Quiconque observe la société actuelle remarquera la présence d'idées semblables parmi les individus. Ainsi, il était bien entendu il y a quelques années que le président de l'ex-Yougoslavie, Miroslav Milosevitch, était un dictateur. C'était même devenu un genre d'automatisme de le dire. De même, il est entendu que Saddam Hussein en était également un. Inversement, l'immense majorité des individus s'accorde à penser que Jacques Chirac, Tony Blair, Georges Bush n'en sont pas. Cette similitude d'opinions n'est pas exceptionnelle. On l'observe dans un grand nombre de domaines. Par exemple, l'immense majorité des individus pense que les entreprises versent aux femmes des salaires inférieurs à ceux des hommes pour un même travail effectué.
Comment expliquer ce phénomène ? Il me semble que deux hypothèses peuvent être faites : on peut estimer que l'identité des opinions résulte de démarches individuelles concourantes des individus ; ou bien, on peut supposer qu'elle résulte de l'existence (cachée) d'une autorité intellectuelle. Examinons ces deux hypothèses.
Des démarches individuelles concourantes
On pourrait imaginer que face à une question donnée (la liberté, le racisme, l'antisémitisme, etc.) l'individu pleinement informé des données du problème et faisant usage de sa raison parvient par lui-même à un certain point de vue. Les autres individus, qui disposent de la même information objective et complète et qui font également usage de leur raison parviennent chacun individuellement aux mêmes conclusions. Ainsi s'établissent les opinions communes. En somme, dans cette hypothèse, les choses se passeraient de la même manière que lorsqu'une maîtresse d'école donne à une classe de trente élèves un problème d'arithmétique à résoudre. "Un paysan possède un champ rectangulaire qui mesure 300 mètres de longueur sur 150 mètres de largeur. Il désire clôturer ce champ de trois rangées de fil de fer. Combien de rouleaux de fil devra-t-il acheter sachant que la longueur d'un rouleau est de 86 mètres ?" Chaque élève entreprend alors de calculer le périmètre du champ en additionnant sa longueur et sa largeur et en multipliant le résultat obtenu par deux. Il multiplie ensuite le périmètre par trois, puisqu'il faut trois rangées de fil… Cela lui donne la longueur de fil nécessaire, et ainsi de suite... De la sorte, par une démarche rationnelle, les élèves de la classe, en tout cas les meilleurs, parviennent par leur propre démarche à un résultat qui se trouve être identique à celui des autres élèves.
Autorité intellectuelle
Dans la seconde hypothèse, on pourrait imaginer que les individus partagent les mêmes opinions non pas parce qu'ils sont parvenus individuellement à la même conclusion mais parce que, au contraire, la société a institué un organe chargé d'élaborer des opinions auxquelles les individus sont tenus de se conformer. Il existerait ainsi dans la société une autorité intellectuelle capable de contraindre les individus à penser d'une certaine manière. C'est cette opinion que formule l'écrivain politique Alexis de Tocqueville, le célèbre auteur de "De la démocratie en Amérique".
« Les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses suivant les temps. Elles naissent de différentes manières et peuvent changer de forme et d'objet ; mais on ne saurait faire qu'il n'y ait pas de croyances dogmatiques, c'est-à-dire d'opinions que les hommes reçoivent de confiance et sans les discuter. Si chacun entreprenait lui-même de former toutes ses opinions et de poursuivre isolément la vérité dans des chemins frayés par lui seul, il n'est pas probable qu'un grand nombre d'hommes dût jamais se réunir dans aucune croyance commune.
Or, il est facile de voir qu'il n'y a pas de société qui puisse prospérer sans croyance semblable, ou plutôt qu'il n'y en point qui subsistent ainsi ; car, sans idées communes, il n'y a pas d'action commune. Et sans action commune, il existe encore des hommes, mais non un corps social. Pour qu'il y ait société, et, à plus forte raison, pour que cette société prospère, il faut donc que tous les esprits des citoyens soient toujours rassemblés et tenus ensemble par quelques idées principales ; et cela ne saurait être, à moins que chacun d'entre eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions à une même source et ne consente à recevoir un certain nombre de croyances toutes faites. »
« Il faut donc toujours, quoi qu'il arrive, que l'autorité se rencontre quelque part dans le monde intellectuel et moral. Sa place est variable, mais elle a nécessairement une place. L'indépendance individuelle peut être plus ou moins grande ; elle ne saurait être sans bornes. Ainsi, la question n'est pas de savoir s'il existe une autorité intellectuelle dans les siècles démocratiques, mais seulement ou en est le dépôt et quelle en sera la mesure. » (Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome 2, Chapitre II.)
Quelle hypothèse est la bonne ? A chacun de se faire son opinion. En tout cas, être conscient de l'existence de deux hypothèses donne une possibilité de choix qui n'existe pas lorsqu'on n'en connait qu'une seule.
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