Démystifier la démocratie

Lundi 2 août 2004

Beaucoup de gens s'imaginent que, dans une démocratie, le principe est la liberté d'expression des opinions et des idées. Ils pensent que tout individu peut dire "ce qu'il veut". C'est une erreur. Dans une démocratie comme dans n'importe quel État, démocratique ou non, le principe n'est pas la liberté, mais le contrôle de l'expression des idées, des opinions, mais aussi des informations. Qu'il s'agisse de l'Irak de Saddam Hussein, de l'URSS de Staline, de l'Amérique de Georges Bush, de l'Angleterre de Tony Blair ou de la France de Raffarin, le principe reste le même : l'individu ne peut dire ou écrire que ce qui n'est pas interdit. Sans doute, les normes varient d'un pays à l'autre, mais le principe, lui, reste le même. C'est le contrôle des opinions et des informations émises par les individus ou les personnes morales (journaux, télévisions, radios, associations, etc.).

Contrôle des opinions et des idées

Tout individu a le droit d’avoir les opinions qu’il veut aussi longtemps qu’il les garde ensevelies au plus profond de lui-même. Mais s’il s’avise de les exprimer, c'est-à-dire de les communiquer à d’autres personnes, il commet un délit, voire un crime, si ces opinions ne sont pas conformes aux normes édictées par le pouvoir d’Etat. En pratique, cela veut dire que toute opinion émise est, dans un premier temps, confrontée aux normes qui définissent ce qu'il est interdit de dire. Si cette comparaison aboutit à la conclusion que la norme n'a pas été respectée, des mécanismes de répression qui varient d'un État à un autre mais qui existent toujours se mettent en action.

C'est ainsi que M. Iliitch Ramirez Sanchez, alias Carlos (le terroriste bien connu), actuellement incarcéré à la prison de Fresnes a été condamné à huit jours de quartier disciplinaire (mai 2004) pour avoir déclaré que le ministre français de la Justice, Dominique Perben, était un zélé planton de l'ambassade des Etats-Unis. Peu nous importe de savoir si ce qu'a dit M. Sanchez est juste ou non. Ce qui compte, c'est qu'il n'avait pas le droit de le dire et c'est pourquoi les mécanismes de répression se sont mis en branle. Ce processus de confrontation de toute opinion exprimée à une norme définissant ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas est exactement ce qui s'appelle un contrôle.

Un autre exemple d’opinions illégales. Le mardi 11 mai 2004, Yasher Ali, un imam d'origine irakienne officiant à Argenteuil (Val-d'Oise), a fait l’objet d’une décision administrative l'obligeant à résider en Lozère, dans l'attente de son expulsion. Selon le quotidien Le Parisien, les autorités administratives reprochent à cet imam, arrivé en France en 1983, ses prêches virulents contre les Etats-Unis et Israël après la guerre en Irak. Il aurait exhorté ses fidèles "à s'en prendre aux intérêts américains partout, ainsi qu'à tous ceux qui les soutiennent". Nous trouvons ici le même mécanisme que précédemment: l'expression d'une opinion, une comparaison de cette opinion à la norme donnant un résultat négatif (opinion non conforme) ce qui aboutit au déclenchement du mécanisme de sanction.

Contrôle de l’information

Le contrôle d’Etat ne concerne pas que les opinions, contestables ou non, des individus. Il s’applique également aux faits eux-mêmes. Aucun individu n'a le droit de rapporter des faits -- à plus forte raison s'ils sont exacts -- s'il déplaît au pouvoir d'Etat que ces faits soient portés à la connaissance de l'opinion publique. En Irak, le sergent américain Samuel Provance, 30 ans, membre du 302e bataillon de renseignements militaires, unité impliquée dans le scandale des sévices de la prison irakienne d'Abou Ghraïb, a été sanctionné par sa hiérarchie pour avoir livré son témoignage à la presse. "Je savais que ce qui était dit n'était pas vrai", a expliqué le sergent Provance à l'agence de presse Associated Press (AP). "Je voulais être sûr de pouvoir sortir ce que je pouvais dans le temps dont je disposais avant d'être réduit au silence à un plus haut niveau", a-t-il ajouté. Le sergent Provance avait affirmé à l'AP et à d'autres médias que priver les détenus de sommeil, les déshabiller et les menacer avec des chiens étaient la manière normale de traiter l'ennemi à la prison d'Abou Ghraïb. Son commandant lui a retiré son autorisation de travailler sur des sites classés "top secret" et lui a infligé un signalement administratif. Ce statut, tant qu'il est maintenu, l'empêche de recevoir honneurs et récompenses et de demander une promotion. A Washington, un responsable de l'Armée a confirmé que le sergent Provance n'était plus autorisé à travailler sur des sites classés "top secret" et qu'il encourait d'autres mesures disciplinaires pour avoir parlé aux médias.

En outre, selon l'hebdomadaire britannique The Business, Donald Rumsfeld aurait interdit aux soldats américains présents en Irak l'utilisation de portables munis d'appareils photo. Cela, évidemment, pour les empêcher de prendre des clichés embarrassants pour l'administration américaine, comme ceux qui ont été pris à la prison d'Abou Ghraïb. J'ai aussi entendu sur une radio de la bande FM, que l'armée contrôlait désormais tous les courriels expédiés en Amérique par les soldats.

Sur un autre continent, l'Afrique, le gouvernement ivoirien a suspendu la diffusion de la radio française RFI (Radio France Internationale) du samedi 15 mai de 6h00 GMT jusqu’au dimanche 16 mai à la même heure parce que le Conseil national de la communication audiovisuelle ivoirien lui reprochait d’avoir rendu public avant la date prévue de sa diffusion, un rapport, l'ONU affirmant que les forces de sécurité ivoiriennes et des milices fidèles au président Laurent Gbagbo avaient tué 120 personnes en mars 2004lors de la répression d'une manifestation de l'opposition interdite par les autorités et que ces violences avaient constitué "une opération soigneusement planifiée et exécutée sous la direction et la responsabilité des plus hautes autorités de l'Etat".

Un autre exemple, en Amérique du Sud. En mai 2004, le pouvoir brésilien a expulsé le correspondant du New York Times. Le ministère brésilien de la Justice avait annoncé mardi 11 le retrait du visa du journaliste américain, auteur d'un article faisant état de tendances alcooliques du président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva, jugé "offensant" pour le chef de l'Etat, une mesure signifiant sa prochaine expulsion du pays. La décision a été prise après que le journal eut refusé de se rétracter, a expliqué M. Singer. "Devant l'indifférence du journal à faire une rétractation qui aurait pu constituer une réparation, bien que partielle, pour les dommages créés au Brésil, au président de la République, à la présidence et aux institutions brésiliennes, le gouvernement a pris les mesures possibles", a-t-il ajouté. On pourrait multiplier les exemples à l'infini, mais ce n'est pas utile.

On voit ainsi que le contrôle des idées et des informations n'est pas propre aux "dictatures" (comme on dit). Tous les Etats, quels qu'ils soient, le pratiquent. Mais la plupart des gens (parce que, précisément, on leur lessive le cerveau) attribuent aux régimes démocratiques plus de vertus qu'ils n'en ont réellement. Ils ne reconnaissent pas ce qu'ils ont en permanence sous les yeux et persistent en dépit de tous les faits à croire au mythe de la liberté d'expression.

Par Roland
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Mardi 31 août 2004

La démocratie naît de la violence. Toujours.

Cela a été le cas de la démocratie en France. La révolution française a ouvert une période de violence qui a duré presque un siècle et qui s'est achevée, en 1871, par la Commune de Paris (cinquante mille morts). Après quoi le peuple, vaincu, dompté, a renoncé à se battre. L'ère de la démocratie pacifiée que nous connaissons aujourd'hui a pu commencer.

Aujourd'hui, les Américains sont en train d'installer la démocratie en Irak. Ce processus est, bien sûr, un processus violent. L'instauration de la démocratie se fait à coup de bombardements aériens, de bombes à fragmentation, de missiles, de chars, de canons, de mitrailleuses... Un jour viendra où le peuple irakien, las de compter ses morts, vaincu, démoralisé, se soumettra. Il renoncera à se battre. L'ère de la démocratie pacifiée pourra alors commencer.

 

Par Roland Ducouret
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Vendredi 3 septembre 2004

Dans un article précédent (http://cyberfuss.over-blog.com/article-431.html), j'ai expliqué que la démocratie naît toujours dans la violence. Il se peut que cette vérité ne nous plaise pas, qu'elle ne corresponde pas à ce que nous souhaitons, mais il faut regarder les choses en fatce, c'est un fait historique que nous pouvons vériifier de nos propres yeux en suivant la situation en Irak. 

Ainsi, dernièrement, (dans la nuit du 1 au 2 septembre 2004) une frappe aérienne sur la ville de Falloudja a fait quelque chose comme dix-sept morts (vingt selon une autre agence de presse, mais on n'est pas à un ou deux près) dont trois enfants, une femme et un homme âgé. C'est une bonne nouvelle. Cela démontre la volonté de l'Amérique de mener le processus démocratique en Irak à son terme. Qu'est-ce, en effet, que la démocratie ? C'est, grossièrement mais tout de même de manière assez juste, un régime politique qui naît du mensonge et de la violence. Le mensonge, nous l'avons eu. Vous vous souvenez, les armes de destructions massives, les preuves de Colin Powell, les liens entre Saddam Hussein et Al Quaïda... Maintenant, la violence. Tout baigne, les ingrédients d'une bonne démocratie sont là.

Vous me direz : dix-sept morts, ce n'est pas encore la démocratie. Et vous aurez raison. Dix sept morts, ce n'est qu'une goutte d'eau. Certes, c'est un grand pas (vers le tombeau) pour les dix sept personnes qui ont péri sous les bombardements, mais c'est un petit pas pour la démocratie. Mais ce n'est qu'un début. Il ne faut pas oublier que sa construction est un chantier qui peut prendre des années et des années. Ne soyons pas trop impatients. D'ailleurs, Georges Bush l'a affirmé fermement: "Nous finirons le travail". En d'autres termes, les Américains sont prêts à tuer autant d'Irakiens qu'il le faudra.

N'importe quoi, cet article ? Une galéjade ? Un ramassis de sophismes ? Non, rien de tout cela. Au contraire, c'est un article sérieux et réfléchi.

J'admets qu'il surprend parce qu'il donne une image de la démocratie à laquelle nous ne sommes pas habitués. Nous avons l'habitude de considérer la démocratie comme pacifique, généreuse. Bref, gentille. Pourtant, ces morts à Falloudja, et des dizaines de milliers d'autres dans tout l'Irak depuis l'invasion des Américains et de leurs clients, ce n'est tout de même pas moi qui les ai inventés. Ils sont une réalité, une réalité déplaisante, que nous ne souhaitons pas voir parce qu'elle nous met mal à l'aise. Tartuffe disait : "Cachez ce sein que je ne saurais voir". Ceux qui veulent garder leurs illusions disent : cachez ce lien entre les dizaines de milliers de morts depuis l'invasion de l'Irak et le processus démocratique. Les victimes des frappes américaines, on a le droit d'en parler. La preuve, les journaux le font. Mais ce qui doit absolument être tu, c'est le lien entre ces morts et le processus démocratique. Pas de lien, aucun rapport.

On a reproché bien des choses à Saddam Hussein. Mais tous ces morts, ce n'est tout de même pas lui qui en est responsable, lui qui n'a plus aucun pouvoir et qui attend en prison d'être jugé. Les responsables, ce sont les puissantes occupantes. Ce sont les Etats-Unis, la Grande Bretagne et leurs alliés. Georges Bush a promis qu'il allait construire un Irak libre et démocratique. Peut-être... Mais ce n'est pas ma faute si ce processus est violent et s'il fait couler beaucoup de sang.

La construction de la démocratie française, elle aussi, a été violente et sanguinaire. C'est un fait historique. Mais l'oubli a fait son œuvre. Le passé est oublié, il ne reste que les images d'Epinal. Pour l'Irak, au contraire, nous avons la chance (si on peut appeler cela une chance) de voir l'enfantement de la démocratie se dérouler sous nos yeux. Sachons le voir tel qu'il est réellement.

 

Ci-dessous, deux dépêches d'agences. 17 morts pour Reuters, 20 pour l'AFP.

jeudi 2 septembre 2004, 14h49

Le bilan du raid américain à Falloudja s'alourdit

FALLOUDJA, Irak (Reuters) - Le raid aérien sur Falloudja mené au cours de la nuit par l'armée américaine a fait 17 morts, dont trois enfants, une femme et un homme âgé, et 14 blessés, estiment les médecins du principal hôpital de cette ville du "triangle sunnite" en Irak.

L'armée américaine a dit mener une opération contre deux bâtiments utilisés par des collaborateurs d'Abou Moussab Zarkaoui, accusé par les Etats-Unis d'entretenir les violences en Irak et d'être lié à Al Qaïda.

jeudi 2 septembre 2004, 15h21

Irak: 20 Irakiens tués dans un raid américain

BAGDAD (AFP) - Les corps de trois routiers turcs assassinés vraisemblablement par la guérilla ont été trouvés au nord de Bagdad, alors que 20 Irakiens ont été tués dans un raid de l'armée américaine contre le bastion sunnite de Falloujah.

L'aviation américaine a mené dans la nuit de mercredi à jeudi un raid meurtrier contre un repaire présumé du groupe de Zarqaoui à Falloujah (50 km à l'ouest de Bagdad), tuant 20 Irakiens et blessant six autres.

Par Roland Ducouret
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