La démocratie repose sur un certain nombre de mythes. L’un d’eux est celui du consentement. D’après ce mythe, la démocratie serait un contrat librement consenti entre les individus. Par " librement ", il faut comprendre sans contrainte, sans violence.
Jean-Jacques Rousseau est certainement l’un des écrivains politiques qui a formulé le plus nettement ce mythe. Ce n’est pas un hasard si l’oeuvre qui l’a rendu célèbre s’appelle " Du contrat social ". D’après Rousseau, la société (idéale) serait une convention, un contrat . A un moment donné de leur histoire, les humains qui peuplent un territoire donné s’assembleraient, délibéreraient et prendraient la décision de former un corps social.
" Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout.
" A l’instant, au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d’association produit un corps moral et collectif composé d’autant de membres que l’assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté. " (J.-J. Rousseau, Du contrat social, Livre premier chapitre VI)
Il va de soi que ce n’est pas du tout de cette manière que s’est formée la démocatie française, ni d’ailleurs aucune autre république dans le monde. Il n’y a jamais eu de pacte, de " contrat social " auquel tous les habitants du pays auraient librement consenti.
Nous connaissons, par l’histoire, la succession des évènements dont la chaîne a formé la révolution française : convocation par le roi Louis XVI des Etats généraux, réunion de ces Etats à Versailles le 5 mai 1789, refus du Tiers état de délibérer par ordres, coup de force du 17 juin 1789, etc. Cette succession d’évènements a conduit d’abord à une situation de double pouvoir, puis à un renversement du pouvoir royal. Mais à aucun moment il n’y a eu de volonté commune. Au contraire, il y a eu une lutte acharnée, âpre, sanglante et cruelle. C’est le sort des armes qui a décidé de la victoire d’un camp sur l’autre, et non une délibération pour savoir quel était " l’intérêt général ". D’ailleurs, ce terme " d’intérêt général " ou de " volonté commune " que l’on retrouve sans cesse chez Rousseau est une vaste arnaque. La " volonté générale " n’existe pas. Ce qui existe, ce sont les conflits entre les humains. Ils s’affrontent parce qu’ils ont des intérêts et par conséquent des volontés contraires et parce qu’il leur est impossible de se mettre d’accord. Il faut donc que les uns imposent leur volonté aux autres. Et pour cela, seule la contrainte est efficace. Pour que la contrainte puisse être appliquée, il faut réprimer (fusillades, massacres, exécutions, batailles militaires, sièges de villes, etc.). Aucune " volonté générale " dans tout ça. Nous voyons donc qu’il y a un fossé entre la réalité historique et l’idylllique vision de Rousseau.
En bonne logique, l’école devrait donc expliquer le rôle joué par la violence dans la génèse de la démocratie : les vainqueurs ont imposé leur loi aux vaincus. Mais ce n’est pas du tout ce qui se passe. Il y a une dissociation entre la violence et l’instauration des nouvelles institutions politiques.
Et puis on nous dira peut-être encore que si la violence a joué un rôle dans l’instauration de la démocratie, aujourd’hui, tout cela, c’est bien fini. Autrement dit, si le consentement unanime à la démocratie n’existait pas au départ, maintenant il existe.
Il n’est pas faux de dire qu’il y a une adhésion au système démocratique. En revanche, il me semble faux de considérer qu’il y a là quelque chose de spécifique à la démocratie. Sous l’ancien régime, aussi, il y avait une adhésion, un attachement au système politique en vigueur (la monarchie). C’est un fait, les individus possèdent une capacité d’adaptation à la société dans laquelle ils vivent. Ils en adoptent la langue, les lois, les institutions, les habitudes, les moeurs, les idées. Alors, bien sûr, il y a une adhésion au système démocratique dans les pays occidentaux. Mais il n’y a rien de spécial là-dedans. Il n’y a pas plus de consentement à la démocratie qu’aux autres régimes.
La démocratie n’est donc pas un système qui résulte d’un consentement général à des principes. C’est juste une situation qui découle de l’histoire. C’est juste un état de fait.
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